« 8 janvier 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 23-24], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4597, page consultée le 28 janvier 2026.
8 janvier [1846], jeudi soir, 4 h. ½
Je ne décolère pas, mon Toto, soit contre moi soit contre quelqu’un ou quelque chose. C’est une habitude aimable de mon charmant caractère. Dans ce moment je suis furieuse contre moi parce que je n’ai pas su faire ton eau à temps1. Je suis furieuse contre le brouillard ou la fumée, ou la vapeur, et probablement contre ces trois choses à la fois qui m’étouffent, m’aveuglent et m’étranglent. Sans plaisanterie je suis très gênée par la fumée qui emplit ma chambre et le reste du logis. Je pleure, je tousse, je n‘en peux plus. Il est évident qu’il y a des crevasses dans toutes ces vieilles masures de cheminées puisque la fumée a redoublé d’épaisseur et de puanteur depuis que le feu est allumé dans ma chambre. Tout n’est pas rose parce qu’on a un jardin dans Paris2. Si j’avais pu prévoir les inconvénients de cet appartement je ne l’aurais pas pris. Tu sais que ce n’est pas caprice chez moi car je suis restée neuf ans dans le même appartement qui, certes, n’était rien moins qu’agréable et commode. Je resterai dans celui-ci autant de temps qu’il le faudra, mais je n’en dirai pas moins mon opinion à l’endroit rez-de-chaussée de Paris. Ces sortes d’habitations ne sont tolérables et possibles qu’à la campagne avec une bonne exposition et le grand courant d’air. Dans les villes ce sont des bouges plus ou moins infects comme le mien. Voilà trois jours que j’étouffe à la lettre. Je croyais d’abord que c’était ma lampe mais je suis forcée de me rendre à l’évidence et de voir qu’elle n’y est pour rien. Dieu ! quelle stupide et vieille rabâcheuse je suis, comme si ce n’était déjà pas trop de te corner toutes ces histoires quand tu es là, sans encore te poursuivre de mes gribouillis jusque chez toi. Heureusement que tu as la ressource de les oublier. Je t’engage à en user ce soir.
Juliette
1 Victor Hugo souffrait de problèmes ophtalmologiques, et allait souvent baigner ses yeux chez Juliette.
2 Le 10 février 1845 Juliette déménage du 14 au 12 rue Sainte-Anastase. Elle possède un petit jardin à fleurs et à fruits.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
